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Le participe passé hier et demain

Remettre en cause les règles d’accord du participe passé ? Quel sacrilège ! On prétend qu’elles sont difficiles à retenir, mais il suffit de se donner un peu de mal ! On ne va tout de même pas toucher à ce qui existe depuis des siècles !

Or les fondements théoriques de ces règles, tout comme leur histoire, sont loin de justifier la considération, pour ne pas dire la vénération quasi cultuelle, dont on fait preuve à leur égard. Les variations de l’usage actuel montrent que le moment est venu d’examiner leur bien fondé et d’en formuler de nouvelles à la fois plus simples et plus rationnelles.

Le participe passé hier

Avant de nous parvenir, le cours de ces règles n’a pas été un long fleuve tranquille. Elles ont fait l’objet de nombreux débats entre grammairiens depuis le XVIe siècle et plusieurs réformes ont été avancées au cours du XXe.

Souvenons-nous que jusqu’au milieu du XIXe siècle il n’existait pas une orthographe standard et ce n’est qu’en 1538 que la règle de l’accord du participe passé après avoir avec ce que l’on appelle aujourd’hui le complément d’objet direct antérieur a été énoncée dans l’épigramme de Clément Marot : « Notre Langue a cette façon, / Que le terme qui va devant / Volontiers régit le suivant » (orthographe modernisée). De nombreux grammairiens ont, au cours des trois siècles suivants, défendu des positions divergentes sur l’accord du participe passé, citons Malherbe, Vaugelas, Port-Royal, Regnier Desmarais, Buffier, Duclos, d’Olivet. Pourtant, lorsqu’il la créa en 1635, Richelieu avait chargé l’Académie française de rédiger une grammaire ; le secrétaire perpétuel Regnier Desmarais publia le Traité de la grammaire françoise en 1706, mais ce ne fut qu’en 1932 que la Grammaire de l’Académie française parut.

Les règles actuelles furent fixées en 1780 dans les Elemens de la grammaire françoise de Lhomond et s’imposèrent définitivement au XIXe siècle, plus particulièrement dans les éditions successives de la grammaire de Noël et Chapsal.

Au XXe siècle, l’hégémonie de la norme s’est accompagnée de plusieurs projets de réforme de l’accord du participe passé parmi lesquels l’arrêté de Georges Leygues de 1901, le projet Beslais de 1965, l’Arrêté de tolérances grammaticales et orthographiques Haby de 1976. En 1990 ont paru les Rectifications de l’orthographe selon lesquelles le participe passé de laisser suivi d’un infinitif est invariable, sur le modèle de faire, ex. : elle s’est laissé mourir / séduire ; je les ai laissé partir ; la maison qu’elle a laissé saccager.

Les modifications proposées dans ces projets portaient sur des séries de points bien particuliers.

La mise en cause de la norme

Des études plus récentes remettent bien davantage en cause les règles établies.

En 1999, Marc Wilmet publie Le participe passé autrement1 dans lequel l’accord du participe passé repose sur l’identification du participe passé accordable et l’auteur définit les cas où le participe passé prend les marques du support, sauf dans quatre cas de blocage, et ceux où il prend par défaut les marques du masculin singulier. Dans la Grammaire rénovée du français2 de 2007, Marc Wilmet relativise à nouveau le bien-fondé des règles d’accord actuelles.

En 2012-2013, l’association EROFA, Études pour la rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui, publie le fascicule intitulé L’accord du participe passé3 dans lequel sont préconisés le non-accord après avoir, ex. La maison qu’elle a construit, et l’accord généralisé avec le sujet après être, ex. Elles sont parties, y compris pour les verbes pronominaux, ex. Marie s’est absentée, Marie s’est blessée, Marie et Julie se sont embrassées, Elles se sont menties, Marie s’est lavée les cheveux, Les cheveux qu’elle s’est lavée.

À l’issue de l’Assemblée générale du,Conseil international de la langue française, du 6 juin 2013, une commission CILF-EROFA a été constituée à l’initiative de Marc Wilmet. Elle était composée d’André Goosse, Président du CILF et membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature française de Belgique, successeur de Grevisse à la direction du Bon usage, Robert Martin, professeur émérite à la Sorbonne, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l’Institut de France, Marc Wilmet, professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles, membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature française de Belgique et Claude Gruaz, Docteur d’État, ancien directeur du laboratoire Histoire et structure de l’orthographe du CNRS, Président de l’association EROFA. Après une année d’études et d’échanges, cette commission a rédigé la motion ci-dessous intitulée « Pour un assouplissement des règles d’accord du participe passé ».

Cette motion, qui figure sur les sites du CILF, de l’ABPF (Association Belge des Professeurs de Français) et de EROFA, a été adressée au Ministère de l’Éducation nationale et aux Instances de la Francophonie. Elle reçoit actuellement un accueil très majoritairement approbateur de la part des internautes.

Le participe passé demain

Les nouvelles règles préconisées par la motion sont à la fois rationnelles et simples à comprendre. Leur formulation sous forme de questions en facilite l’application.

Avoir

En ancien français la construction actuelle J’ai construit la maison aurait été J’ai la maison construite, avoir indiquant la possession et construite qualifiant maison. Le verbe est ensuite devenu auxiliaire et l’adjectif a évolué en composant de la forme conjuguée du verbe : j’ai construit la maison / je construisis la maison. L’accord ne se justifie donc plus.

Être

La règle générale n’est pas modifiée, le PP peut généralement commuter avec un adjectif, lequel indique une « qualité » du sujet, ex. Marie est venue comme Marie est grande. Le participe passé s’accorde donc comme un adjectif.

Verbes pronominaux

C’est l’observation des propriétés propres des verbes essentiellement pronominaux et des verbes accidentellement pronominaux qui a conduit à associer ces verbes à des règles d’accord du participe passé particulières pour chacun de ces types de verbes. Mais le système de l’accord et celui des verbes pronominaux sont indépendants l’un de l’autre ; s’il existe effectivement des liens entre eux (par exemple les verbes essentiellement pronominaux, dont le participe passé s’accorde, ne peuvent se mettre au passif : *Ils ont été absentés par eux-mêmes n’est pas recevable), ce ne sont pas des liens de détermination, les liens sont réels mais non nécessaires, chaque système peut être analysé en lui-même. C’est donc en toute logique que l’on peut considérer que tous les verbes précédés à l’infinitif du pronom se sont, du simple fait de la présence de ce pronom, des verbes pronominaux. Les verbes qualifiés jusqu’à présent de strictement pronominaux et d’accidentellement pronominaux obéissent alors aux mêmes règles d’accord : blesser est un verbe non pronominal et se blesser un verbe pronominal(isé). De ce fait, on écrit uniformément, logiquement et sans difficulté, Marie s’est blessée comme Marie s’est absentée, Marie s’est blessée les doigts, Les doigts que Marie s’est blessée. Dans tous les cas, c’est Marie qui est blessée, ce dont témoigne la séquence « Marie s’est blessée » commune à toutes ces phrases. L’ajout de les doigts dans la phrase Marie s’est blessée les doigts relève du sens, de l’information, puisqu’il précise l’endroit de la blessure ; la structure de la phrase Les doigts que Marie s’est blessée entre dans le domaine du discours (focalisation), la position de doigts en tête de phrase mettant ce mot en évidence.

On se garde ainsi de confondre ce qui relève de la morphosyntaxe (c’est-à-dire des conventions propres à une langue) et ce qui relève de la sémantique (du rapport au réel) ou du discours (de l’expression dans une situation donnée).

Ces règles rejoignent l’évolution de l’usage, cet usage dont l’Académie prétend être le greffier, que n’en est-il ainsi !

Claude Gruaz

Membre du Conseil international de la langue française

Président de EROFA (Études pour une Rationalisation de l'Orthographe Française d'Aujourd'hui)





1 Marc Wilmet, Le participe passé autrement, Duculot, Paris, Bruxelles.

2 Marc Wilmet, Grammaire rénovée du français, de Boeck, Bruxelles, 2007.

3 Claude Gruaz (dir.), L’accord du participe passé, deuxième édition, Lambert-Lucas, Limoges, 2013.

Grammont

Les plus grands linguistes, comme Maurice Grammont, n'ont pas hésité à remplacer les lettres grecques et similaires par leurs correspondants français.

Maurice Grammont, Compte rendu du Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure, Revue des langues romanes, n° 53, 1916, p. 402-410.