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Les trois approches du participe passé

Ce texte reprend en les développant certains arguments avancés
dans le texte intitulé "Le participe passé hier et demain" publié dans cette rubrique.

L’accord du PP a connu trois moments :

 

- l’existence de théories diverses avant l’instauration de la norme,

- l’hégémonie de la norme accompagnée de plusieurs projets de réforme,

- la mise en cause de la norme et l’avancée vers une rationalisation.

1. L’existence de théories diverses avant l’instauration de la norme

La spécificité de l’accord avec être et avec avoir est historiquement fondée : dans La maison est construite, le PP s’accorde avec maison. Il en va autrement avec avoir : originellement la construction actuelle J’ai construit la maison aurait été J’ai la maison construite, avoir ayant le sens de posséder et construite qualifiant maison : d’abord adjectif, le PP est ensuite devenu composant de la forme conjuguée du verbe, j’ai construit la maison / je construisais la maison.

En moyen français, d’après une étude de R. Martin1, l’accord du PP après avoir avec le COD antéposé était respecté dans près de 84% des cas.

En 1538 la règle d’accord du PP après avoir avec le COD en position antérieure est énoncée par Clément Marot : « Notre Langue a cette façon, / Que le terme qui va devant / Volontiers régit le suivant » (orthographe actuelle). Mais cette règle n’était pas toujours respectée comme en témoignent les vers fameux de Ronsard « Mignonne, allons voir si la rose / Qui ce matin avait déclose / Sa robe de pourpre au soleil...» dans lesquels le PP déclose est accordé à robe bien que ce mot soit placé après.

La règle d’accord actuelle a été défendue par Malherbe (« Enfin Malherbe vint » dira Boileau) et au siècle suivant par le grammairien Vaugelas. Par la suite, l’accord du PP a fait l’objet de nombreux débats (souvenons-nous qu’à cette époque il n’existait pas une orthographe standard), ainsi Port-Royal, en opposition à Malherbe et Vaugelas, préconisait l’accord pour les pronominaux lorsque se peut être remplacé par soi-même, d’où l’accord dans Lucrèce s’est tuée (elle-même)2

L’Académie française avait été chargée par Richelieu de composer une grammaire (article 26 de ses statuts) ; elle n’en publia une que trois siècles plus tard, en 1932, dans laquelle les règles du participe passé sont celles d’aujourd’hui.

2. L’hégémonie de la norme s’accompagne de projets de réformes

C’est en 1780 que dans Elemens de la grammaire françoise Lhomond fixa définitivement les règles actuelles d’accord du PP avec être et avec avoir. Après la loi Guizot de 1833 et avec les éditions successives de la grammaire de Noël et Chapsal (2e version), l’enseignement obligatoire se mit progressivement en place tout au long du XIXe siècle. C’est alors que ces règles s’imposèrent définitivement.

Au XXe siècle, plusieurs projets de réforme ont proposé, au titre de tolérances, des modifications de l’accord du participe passé3. Citons-en quelques uns.

Le 26 février 1901, l’arrêté de Georges Leygues préconise la tolérance pour le participe passé construit avec avoir s’il est suivi soit d’un infinitif, soit d’un participe présent ou passé (ex. les fruits que je me suis laissé prendre ou laissés prendre ; les hommes que l’on a trouvé ou trouvés errant dans les bois). Lorsque le participe passé est précédé d’un collectif, l’accord peut se faire soit avec le collectif, soit avec les compléments (ex. la foule d’hommes que j’ai vue ou vus).

Le second projet Beslais de 1965 recommande d’enseigner à l’école élémentaire et dans le premier cycle qu’après avoir le participe passé suivi d’un infinitif conjugué est toujours invariable, ex. : la ville que j’ai vu grandir, la ville que j’ai vu bâtir ; en revanche le PP peut s’accorder ou non lorsqu’il est précédé d’une expression, ex. : la foule d’hommes que j’ai vue / que j’ai vus.

L’Arrêté de tolérances grammaticales et orthographiques Haby du 9 février 1977 admet la possibilité d’accorder le PP après avoir et devant un infinitif lorsque le complément se rapporte à l’infinitif, sauf avec le participe passé du verbe faire, ex. : les musiciens que j’ai entendu / entendus jouer ; les airs que j’ai entendu / entendus jouer mais les musiciens que j’ai fait jouer. Cet arrêté mentionne également d’autres cas : le PP avec être dans une forme verbale dont le sujet est on, le participe passé avec avoir dans un forme verbale précédée de plus de et le PP des verbes tels que coûter, valoir, courir, vivre, etc. après un complément.

En 1990 paraissent les Rectifications de l’orthographe4 selon lesquelles le participe passé de laisser suivi d’un infinitif est invariable, sur le modèle de faire, ex. : elle s’est laissé mourir/séduire ; je les ai laissé partir ; la maison qu’elle a laissé saccager.

3. La mise en cause fondamentale de la norme, vers la rationalisation

Les projets précédents préconisaient la tolérance sur des points particuliers. L’optique est tout autre avec des travaux récents qui se proposent de rationaliser le système des règles d’accord du PP.

En 1999, Marc Wilmet publie Le participe passé autrement5 dans lequel l’accord du PP repose sur l’identification du PP accordable ; l’auteur définit les cas où le PP prend les marques du support, avec quatre cas de blocage, et ceux où le PP prend par défaut les marques du masculin singulier. Dans la Grammaire rénovée du français6 de 2007, Marc Wilmet relativise à nouveau le bien-fondé des règles d’accord actuelles.

En 2012-2013, l’association EROFA (Association pour la rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui) publie deux éditions du fascicule intitulé L’accord du participe passé7 dans lequel sont préconisés le non-accord après avoir, ex. La maison qu’elle a construit et l’accord généralisé avec le sujet après être, ex. Elles sont parties, y compris pour les verbes pronominaux, ex. Marie s’est absentée, Marie s’est blessée, Marie et Julie se sont embrassées, Elles se sont menties, Marie s’est lavée les cheveux, Les cheveux qu’elle s’est lavée.

En 2014, s’inspirant des travaux de Marc Wilmet et des fascicules EROFA, le CILF (Conseil international de la langue française) rédige une motion intitulée « Pour un assouplissement des règles d’accord du participe passé » qui avance les règles suivantes :

(1) Les PP employés sans auxiliaire et les PP conjugués avec l’auxiliaire être s’accordent avec le mot ou la suite de mots que l’on trouve à l’aide de la question « Qui ou qu’est-ce qui est (n’est pas) PP ? ».

(2) Les PP des verbes pronominaux pourront s’accorder avec le mot ou la suite de mots que l’on trouve à l’aide de la question « Qui ou qu’est-ce qui s’est (ne s’est pas) PP ? » augmentée des éventuels compléments du verbe.

(3) Les PP conjugués avec l’auxiliaire avoir pourront s’écrire dans tous les cas au masculin singulier.

Cette motion, reprise sur les sites du CILF8, de EROFA9 et de l’ABPF (Association Belge des Professeurs de Français)10, a été soumise au Ministère de l’Éducation nationale et reçoit actuellement un accueil très majoritairement approbateur de la part des internautes.

1 « L’accord du participe passé avec avoir en moyen français », Français Moderne, T. 81, 2013, 137-143.

2 Arnauld et Lancelot, Grammaire générale et raisonnée, p.99.

3 Le Robert, Dictionnaire d’orthographe et de difficultés du français, collection Les usuels, Paris, 2010, p. 1042 et suivantes.

4 Journal officiel, documents administratifs, année 1990, N° 100.

5 De Boeck, Paris, Bruxelles, 1999.

6 De Boeck Université, Bruxelles, 2007, p. 80 et suivantes.

7 C. Gruaz (dir.), Lambert-Lucas, Limoges, 1ère édition 2012, 2e édition 2013.

8 cilf.fr.

10 abpf.be.

Claude Gruaz

Grammont

Les plus grands linguistes, comme Maurice Grammont, n'ont pas hésité à remplacer les lettres grecques et similaires par leurs correspondants français.

Maurice Grammont, Compte rendu du Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure, Revue des langues romanes, n° 53, 1916, p. 402-410.